Union européenne : déconstruire le mythe, agir


Politique / mardi, juin 26th, 2018

J’ai grandi dans l’idée que l’Union européenne avait été construite pour la paix. C’est ce que l’on m’a enseigné à l’école. Sur un continent dévasté par la barbarie nazie, l’Europe a été bâtie pour mettre fin à la guerre entre les peuples. Et l’on dépeint les pères fondateurs, on les admire, portraits à l’appui. La jolie musique tourne bien. Mais peu à peu, elle se heurte aux faits.

2005. Référendum sur la Constitution européenne. J’ai 14 ans, je suis en 3ème et mon professeur d’histoire géographie fait le choix de nous en parler. J’essaie de déceler ce qu’il pense, lui. Il a plutôt l’air pour, mais je perçois tout de même quelques réserves. Mon papa, quant à lui, est contre. Il me dit que ce traité est “néolibéral”, qu’il n’est pas bon pour “les gens comme nous”. Les choses sont posées.

Tunnel des années lycée, classe préparatoire au lycée Carnot de Dijon, j’arrive à Sciences Po : le choc. Social. Psychologique. Politique. Je tranche, moi, avec mes cheveux auburn, mes mèches blondes et mes fringues H&M. Pas beaucoup de boursiers dans le Master Affaires Publiques de Sciences Po. J’en avais tant rêvé, mes parents en avaient tant rêvé pour moi, et voilà que j’étouffe. Je m’écrase, un peu, beaucoup, face aux jeunes hommes qui portent déjà pour certains des cravates, et qui constitueront les futures élites de la nation. Moi qui veux servir l’intérêt général, dans tout cela je suis déboussolée. Je prends le cours de “Politiques sociales”. Oui, c’est ça ! Ma place est peut-être là. Du côté des politiques sociales. Il suffisait d’y penser. Deux personnes assurent le cours. Une “consultante” (je ne connaissais pas ce mot avant) et un “administrateur de l’Assemblée”. Vient la séance sur l’Union européenne. Le PowerPoint est au tableau, je suis au premier rang et je vois une flèche indiquant “Union européenne => baisse du chômage”. Spontanément, je ne vois pas le lien de causalité. J’interroge les professeurs. L’administrateur encravaté me répond : “Mais, Mademoiselle Chevalier, c’est évident. L’Union européenne, c’est le marché libre, c’est la libre circulation des travailleurs. Vous, vous parlez bien trois langues ?! Et bien vos chômeurs espagnols, portugais, ils n’ont qu’à aller en Rhénanie-Palatinat, ils n’ont qu’à aller en Allemagne ! Là, ils trouveront du travail.”, “Des Goethe Institut, il y en a maintenant dans toute l’Europe…” La claque, affreux. Oui, moi, aujourd’hui, je parle trois langues. Oui, j’ai eu cette chance. Et tous ceux que j’ai laissés derrière ? Et tous ceux qui n’ont pas eu la chance, les conditions matérielles, culturelles pour faire des études, pour “faire Erasmus” ? Sa réponse est infâme. Elle avive la blessure de celle qui s’est déplacée socialement ; qui connaît l’ascension, mais aussi la déchirure. Et les mots de cet homme en disent long, finalement, sur le projet européen. L’Europe actuelle est façonnée par et pour ceux qui parlent trois langues. Qui, riches de leurs capitaux matériel, social, culturel, symbolique, voguent librement de capitale européenne en capitale européenne, au gré de leurs progressions de carrières ou de leurs aspirations personnelles. Non, les chômeurs des pays d’Europe du Sud n’ont pas ce luxe. Lorsqu’ils émigrent, c’est par contrainte, c’est dans l’arrachement.

Trop vite, trop tôt pour m’engager derrière Jean-Luc Mélenchon. On est alors en 2011-2012. C’est la première campagne présidentielle où l’homme de gauche entre en action, gagne en visibilité médiatique ; je le découvre. Oui je l’écoute. Attentivement. Il m’a fait pleurer une fois. Le mépris dont il fait l’objet me révolte. Tellement. L’arrogance suintante de la caste médiatique m’est tellement inacceptable que je n’arrive pas à prendre le parti du candidat. Quand la violence est trop puissante, quand elle nous touche de trop près, parfois on rechigne à se mettre du côté de celui ou celle qui la subit, on préfère prendre le parti des forts, pensant ainsi – vainement – se protéger un peu. Mélenchon, pour moi, c’était trop tôt. Dans le même temps, j’avais compris que Hollande allait trahir. Son programme était trop mou, trop vide ; il ne disait rien sur l’Europe. J’opte pour Chevènement, quelques temps. C’est le seul à parler du TSCG et de l’euro ; il met la question européenne au centre. Il m’offre une grille de lecture intéressante.

Mais il était temps que je construise la mienne, de grille de lecture. J’étais attirée par la vivacité et la vigueur militante du Parti de Gauche. Sa jeunesse. Ses représentants. Un ami. La place que cette organisation donnait aux femmes. J’ai compris, intuitivement, dans un élan d’émancipation personnel et politique, que c’était là qu’il fallait être, que c’est là que cela se passait. La position européenne de Jean-Luc Mélenchon en 2012 ne me satisfaisait pas tout à fait. Il avait appelé de ses voeux une “République universelle européenne”. Sur le principe, ça m’allait, mais dans la pratique, j’avais des doutes. Les catégories populaires, les peuples européens suivraient-ils ? Je n’avais pas conscience alors des limites imposées à la parole publique en 2012 par l’alliance du Parti de Gauche avec le Parti Communiste dans le cadre du Front de Gauche. Mais j’avais pris la décision, dans tous les cas, d’adhérer au Parti de Gauche.

J’y ai trouvé un bouillonnement intellectuel et militant au delà de mes espérances. Je suis devenue formatrice à la commission économie, puis co-responsable de cette commission. La question européenne était en débat. L’épisode grec de 2015 et le coup d’Etat financier contre le gouvernement d’Alexis Tsipras nous imposent, collectivement, d’avancer. A l’été 2015, le Parti de Gauche et Jean-Luc Mélenchon lancent les sommets du plan B. Ces sommets sont une initiative politique superbe. Des forces politiques soeurs et des intellectuels de toute l’Europe entreprennent de remettre en cause le cadre des traités européens. La politique, dans toute sa noblesse et son ampleur, se prépare et se déploie dans ces sommets. Là se situe la véritable alternative, réaliste et progressiste en Europe ; celle qui peut susciter l’adhésion des peuples européens ! Je m’y plonge et tâche d’y mettre ma plus belle énergie militante. En septembre 2016, je suis élue Secrétaire nationale du Parti de Gauche à l’économie et au Plan B par le Conseil national du parti.

Les sommets du plan B partent du constat selon lequel une politique progressiste dans l’Union européenne actuelle se heurte à trois verrous : un verrou monétaire, un verrou budgétaire et un verrou commercial. L’épisode de Syriza en Grèce en a fait la démonstration. La menace d’une sortie de l’euro a été utilisée pour mettre un pistolet sur la tempe des dirigeants progressistes grecs. La Troïka (BCE, FMI et Commission européenne) les a ainsi fait échouer dans leur programme de sortie de l’austérité et les a entraînés dans une spirale de concessions. Tenir le rapport de force avec les institutions européennes et internationales qui appliquent le programme de l’oligarchie financière est donc indispensable pour mettre en place notre projet politique en faveur de l’intérêt général humain. La stratégie plan A/ plan B propose une méthode pour mener à bien le rapport de force. Plus largement, les sommets du plan B amorcent une redéfinition de l’ordre économique, monétaire et financier européen.

Le combat a commencé dans le forum de réflexion collective du plan B. Il se prolonge aujourd’hui avec la constitution du mouvement politique européen Maintenant Le Peuple. La France insoumise s’y allie avec Podemos en Espagne, le Bloco de Esquerda au Portugal, Potere al Popolo en Italie et l’alliance rouge-verte au Danemark. Ces organisations politiques seront bientôt rejointes par d’autres en Europe qui s’accordent sur la nécessité d’une rupture avec les traités. Le front de la rébellion progressiste en Europe se constitue. En avant !

8 réponses à « Union européenne : déconstruire le mythe, agir »

  1. Bravissima, Jeanne ! Excellent article ! Y aurait-il moyen de se faire notifier lors de ta publication de nouveaux articles ? Je découvre aussi avec bonheur « Une grève tous en même temps ». Moyen de partager/diffuser ?

    Enfin, si parmi tes trois langues tu comptes l’anglais, je t’invite à lire une petite impression de mon histoire avec l’Europe ici : https://www.academia.edu/35711445/My_very_personal_introduction_to_European_Civil_Service_in_Times_of_Crisis_A_political_sociology_of_the_changing_power_of_Eurocrats_Palgrave_2017_by_Didier_Georgakakis_PhD

    Je ne sais pas si tu dois être membre d’Academia pour pouvoir le lire. Sinon, dis-le moi et je te l’envoie par e-mail.

    Je veux suivre cette histoire Plan A/Plan B. Quelle est la position de la FI vis-à-vis Varoufakis ?

    A bientôt pour un nouvel article, j’espère !

    Marina

  2. Beau texte… joli cheminement et bonne idée ce blog pour quitter un peu facebook… « Je n’avais pas conscience alors des limites imposées à la parole publique en 2012 par l’alliance du Parti de Gauche avec le Parti Communiste dans le cadre du Front de Gauche. Mais j’avais pris la décision, dans tous les cas, d’adhérer au Parti de Gauche. » -> Raison de mon départ du PG. Et malheureusement, ça n’a pas changé tant que ça… le sujet européen divise encore. J’espère que pour 2022 les pro-planB ne se feront pas encore doubler par les pro-planA-éternel et qu’on écrira publiquement, longtemps avant la date fatidique les conditions du constat de l’échec du plan A et les étapes du plan B jusqu’au bout. cette fois.

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