« Paris, je n’y entrerai jamais » – Annie Ernaux


Littérature / lundi, juin 18th, 2018

Extrait de Le vrai lieu, entretiens avec Michelle Porte :

« Je ne peux pas écrire en dehors de cette maison, jamais, ni dans une chambre d’hôtel, ni dans n’importe quelle autre résidence. C’est comme si seule cette maison, en m’entourant, permettait ma descente dans la mémoire, mon immersion dans l’écriture.

J’y suis arrivée en 1977, avec mon mari qui venait d’avoir un poste dans l’administration de qu’on nommait alors « la Ville nouvelle de Cergy-Pontoise ». Le hasard, donc, et pourtant en voyant la maison pour la première fois, j’ai eu l’impression qu’elle m’attendait, que je l’avais vue dans je ne sais quel rêve… J’y suis restée après la séparation d’avec mon mari au début des années 1980 et j’y vis depuis trente-quatre ans. Je ne m’imagine pas habiter ailleurs.

Par-dessus tout, ce que j’aime dans cette maison, c’est l’espace. L’espace intérieur, et encore plus, l’espace extérieur, cette grande vue sur la vallée de l’Oise et les étangs de Cergy-Neuville. La vue change tout le temps, la lumière n’est jamais la même sur les étangs. La lumière qui va jusqu’à Paris puisque d’ici on distingue la Tour Eiffel. Le soir je la vois illuminée. A la fois proche et loin. Je crois que ça correspond bien à ce que je ressens vis-à-vis de Paris, peut-être même par rapport à ma place dans le monde. Paris au fond – ça peut paraître curieux de dire ça – je n’y entrerai jamais…

Pourtant, le rêve de mon enfance, de mon adolescence, c’était d’aller à Paris. Figurez-vous que je n’y suis allée pour la première fois qu’à 20 ans ! Alors que nous habitions la Normandie, à quoi ? cent, cent cinquante kilomètres de Paris ! On ne voyageait jamais, mes parents ne prenaient jamais de vacances. Paris, le grand rêve dont je suis aujourd’hui à trente kilomètres à vol d’oiseau mais toujours en dehors. Et je n’ai plus envie d’y entrer. C’est comme si j’avais trouvé ma place dans cette Ville nouvelle de Cergy, la place où je me sens bien.

(…)

Une ville où il n’y a pas, comme à Rouen, Bordeaux, Annecy – les villes où j’ai vécu – un « coeur bourgeois », inscrit dans les murs, dans les rues, cette puissance ancienne d’un ordre social, de l’argent, manifestée dans les bâtiments.

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