Macron Président : quelle légitimité ?


Politique / samedi, février 9th, 2019

Macron Président : quelle légitimité ?

J’ai l’honneur de représenter le mouvement dans lequel je suis engagée sur les plateaux télévisés. La dernière fois, au milieu d’un plateau de deux heures entièrement masculin au sein duquel j’étais à bien des égards une intruse (en tant que femme, jeune et insoumise), ma répartie a été quelque peu hésitante sur la question suivante : “le Président Macron est-il légitime aujourd’hui ?” Mon interlocuteur, Bernard Debré, sénateur et membre du parti Les Républicains, avançait le point suivant : “Macron a pourtant bien été élu !”. Certes Emmanuel Macron a été élu en mai 2017, mais…

Je profite de mon blog pour fourbir mes arguments.

Merci à mon ami et camarade Antoine Pyra pour son soutien (toujours précieux) dans cette tâche.

  • Un candidat à la présidentielle propulsé par les puissances de l’argent.

La campagne de Macron a représenté un investissement pour une partie des Français les plus riches. Elle a été financée par 13 millions d’euros de dons reçus en un temps record, dont près de la moitié a été obtenu grâce aux dons de plus de 5000 euros (73% d’entre eux atteignent le plancher maximum de 7500 euros)1 ; sans compter les dons indirects sous forme de ristournes faites par certains de ses amis pour la location de diverses salles ou scènes durant la campagne, comme l’avait révélé France Info 2. Les plus riches ont réalisé un investissement financier dans la candidature et la personne d’Emmanuel Macron. Ces gestionnaires de portefeuille avisés en attendaient évidemment un retour sur investissement. La France a aboli le suffrage censitaire, mais pas le financement censitaire des campagnes présidentielles. Avoir de l’argent donne de la force de frappe pour persuader. 

Macron a également été catapulté sur le devant de la scène politique par les grands médias, dans un contexte où 90 % des médias français sont détenus par 9 milliardaires. Entre le 1er janvier 2015 et le 1er janvier 2017, Libération, l’Obs, le Monde et l’Express ont produit au total 8000 articles sur Emmanuel Macron, contre 7400 pour Benoît Hamon, Arnaud Montebourg et Jean-Luc Mélenchon réunis. Macron était, incontestablement, la coqueluche des principaux médias 3. La bienveillance de la presse à l’endroit du candidat Macron a décuplé le pouvoir financier direct déjà plus important dont ce candidat disposait. Les conditions de l’élections étaient particulièrement peu équitables. 

  • Un président élu par défaut dans un contexte de défiance immense pour nos institutions.

Emmanuel Macron n’a recueilli que 24,01 % des voix au premier tour de la présidentielle, soit 15 % des inscrits. Le second tour de l’élection présidentielle de 2017 a été l’occasion d’une abstention et d’un vote blanc records. Ce résultat marque une défiance par rapport à nos institutions démocratiques ; un dégoût pour le chantage organisé par le système électoral et médiatique actuel : voter pour l’extrême libéralisme pour “faire barrage” à l’extrême droite. J’ai exprimé le profond malaise que m’inspirait cette situation dans un texte que j’ai rédigé entre les deux tours de l’élection présidentielle. L’abstention au second tour s’est élevée à 25,5%, soit la plus forte abstention pour un second tour depuis 1969. Pour la première fois depuis cette date, il y a eu moins de votants au second tour qu’au premier tour. Les votes blancs et nuls au second tour ont représenté 13 % des votes, soit plus du double du précédent record sous la Ve République (en 1969 avec 6,4 % des voix). Au total, Emmanuel Macron n’a été élu au second tour qu’avec 43,6 % des inscrits.

Emmanuel Macron a été élu, comme Chirac avant lui, grâce à l’épouvantail de l’extrême-droite, et avec moins de la moitié des inscrits. Certes, son élection est conforme aux règles de la Vème République, mais ce Président ne bénéficie pas d’aucun réel soutien populaire. Les défaillances de nos institutions qui se veulent démocratiques sont majeures.

  • Un rouleau compresseur libéral qui avançait masqué.

Macron nous a été vendu avec l’emballage de la “Révolution” du “quotidien” 4. Il a été présenté dans les médias comme un “briseur de codes”, avec des “idées nouvelles”, incarnant le renouveau de la politique. A l’intérieur du paquet, dans le programme, il y avait certes bel et bien dès le départ la réforme de l’ISF, la flat tax ou la hausse de la CSG pour les retraités. Mais le packaging trompeur était redoutablement bien ficelé. La vérité c’est qu’on ne peut pas “en même temps”, dans un même geste, “libérer” et “protéger”. En réalité, la politique de Macron s’inscrit dans la continuité absolue de la politique économique mise en place depuis 1983 par le PS (le parti dit “socialiste”) et la droite. Et cette politique est inefficace.

Les chiffres du chômage et de la croissance actuels en attestent. Selon les dernières estimations de l’Insee 5, la croissance a plafonné à 1,5 % en 2018, loin des 2,3 % atteints en 2017 et l’un des taux les plus faibles de la zone euro. La reprise est donc déjà terminée en France, en grande partie du fait des mesures fiscales du Gouvernement qui cassent la consommation des Français. La France frôle toujours les 6 millions de chômeurs et le chômage des jeunes reste l’un  des plus élevés d’Europe. 

  • Des institutions qui brident et étouffent la démocratie en France.

Du point de vue des institutions et de l’organisation de l’Etat, le Président Macron vient exacerber les travers d’une Vème République déjà dépassée. Ce régime, initié par De Gaulle, est critiqué depuis son origine pour les pouvoirs trop importants qu’il accorde à un seul individu (un seul homme puisque, dans la pratique, le Président n’a jamais été une femme…) et à l’exécutif au détriment du Parlement. Ce travers institutionnel a empiré lors de l’instauration du quinquennat, lorsque le calendrier des élections législatives est venu s’aligner sur celui de l’élection présidentielle. L’effet majoritaire jouant au profit du président élu, la France se retrouve avec un hyperprésident, un homme qui concentre entre ses mains une somme très importante de pouvoirs. De plus, Emmanuel Macron a choisi de se mettre lui-même en première ligne, de sorte que les Ministres et le Premier Ministre ne servent plus de cadre collectif ou de fusibles. Macron incarne donc à lui seul et vient empirer les dérives d’un régime où le pouvoir est capté par un seul homme pendant cinq ans, sans contrôle démocratique et sans possibilité d’intervention citoyenne.

A l’inverse, les Françaises et les Français sont dans l’attente d’un renouveau démocratique, comme l’exprime avec force le mouvement des gilets jaunes. 80 % des Français.e.s sont favorables au Référendum d’Initiative Citoyenne (RIC) qui implique davantage d’intervention populaire et une part de démocratie directe. La France insoumise propose dans son programme la possibilité de révoquer des élus, dont le Président de République, dont il conviendrait de retravailler et de rehausser la responsabilité. L’idée d’une Assemblée constituante gagne également du terrain. Elle permettrait de remettre tout à plat et de redéfinir collectivement la donne institutionnelle. Les fondements d’un pouvoir légitime en France sont à trouver du côté de cette profonde refondation démocratique.

La souveraineté populaire doit également pouvoir s’exprimer à l’échelle européenne. Le président Macron fait aujourd’hui corps avec l’Union européenne actuelle et le carcan néolibéral qu’elle impose aux peuples. Il applique avec zèle les injonctions du traité de Lisbonne, ce traité qui s’applique dans le mépris complet de la volonté des peuples telle qu’elle s’est exprimée avec “Non” contre le traité constitutionnel européen en 2005. Emmanuel Macron est donc l’agent d’une politique européenne illégitime, que les peuples doivent réorienter pour reprendre le contrôle de leur destin.

  • Quelle légitimité pour un président qui mutile son peuple ?

A l’heure actuelle, le manque de légitimité criant d’Emmanuel Macron s’exprime avec force dans l’espace public. Les “Macron démission” retentissent dans chaque cortège et s’inscrivent en grand sur les ronds-points. Le mouvement des gilets jaunes dure depuis plus de trois mois et les revendications qu’il porte sont soutenues par 55 à 60 % des Français.e.s.

Face à cette insurrection citoyenne, le Gouvernement oppose une répression sanglante et des mesures qui portent de plus en plus atteinte à nos libertés. L’utilisation irraisonnée d’armes mutilantes est déjà à l’origine de plusieurs milliers de blessés dont plusieurs centaines de blessés graves. En parallèle, le nombre de gardes à vue et de condamnations explose. Ce mouvement de contestation est le plus réprimé depuis cinquante ans et ce Gouvernement criminalise le droit de manifester. La loi “anti-casseurs” (comprendre la loi “anti-manifestants”) vient à nouveau renforcer l’arsenal répressif à la disposition du pouvoir en place. Elle va permettre au pouvoir de décider selon son bon vouloir l’interdiction des manifestation gênantes pour lui. Le but du maintien de l’ordre devrait être de faciliter l’exercice du droit fondamental de manifester. La liberté de réunion est une liberté fondamentale mentionnée par l’article 20 de la Déclaration universelle des droits de l’Homme. Aujourd’hui, notre Gouvernement dévoie les moyens dont il dispose pour écraser l’expression du peuple.

***

Macron est aujourd’hui à la tête d’un pouvoir chancelant, dont le manque  de légitimité est patent. Le grand débat national n’est qu’une ultime mascarade pour tenter de reprendre le contrôle et de garder la face. Ce grand débat n’est, comme le dit le politologue Loïc Blondiaux, qu’une “concession procédurale”, une stratégie qui vise uniquement à désamorcer la mobilisation 6. L’impasse politique est totale.

 

1. Le JDD, Ce que révèle la liste des donateurs de Macron.
2. France info, Prix cassés, ristournes cachées : les petits arrangements de la campagne d’Emmanuel Macron.
3. Acrimed, Macron, superstar médiatique.
4. France culture, Macron ou la promesse de la révolution du quotidien.
5. Insee, 30 janvier 2019. 
6. Loïc Blondiaux, Télérama n° 3604, du 9 au 15 février.



Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *